La Tentation mystique
Dans les différentes formulations abstraites de Mourabiti, dans ses flirts avec une semi-abstraction, voire un expressionnisme abstrait de circonstance, il y a des constantes formelles et graphiques qui rassurent sur un art intact dans ses fondements, portant sa propre esthétique et qui ne se soucie pas de souscrire aux modes courantes.
De la thématique de la terre en 2002, avec sa gamme minérale et ses renvois identitaires; de la parabole comme graphisme dynamique, inscrit en témoignage dans le paysage citadin, à la figure maraboutique comme référence spirituelle qui a fini par infléchir la conception de l'espace chez l'artiste, entraînant une sensible dérive des couleurs initiales, sinon une altération en écho à une forte tentation mystique au niveau des formes, Mourabiti a abouti à ce qui nous paraît dès lors être une synthèse, celle d'un parcours ascendant tout de régularité et de persévérance maintenues. Un parcours dont l'objet de la recherche entreprise, tantôt imperceptible, s'avère être la recherche elle-même, objet et sujet à la fois appelant à d'autres investigations aux contenus et contenants tout aussi bien interchangeables que concomitants. C'est, dirions-nous, le propre même de la dénomination d'une œuvre qui échappe à première vue quand il s'agit d'en préciser les prétentions de base et les fondamentaux symboliques, plongée qu'elle est au cœur d'une gestation interminable. C'est aussi l'approche à faire, le cas échéant, à propos d'un artiste qui a choisi dès le départ de s'exprimer par suggestions et métaphores interposées, à travers sa géométrisation spontanée, ses formes un tantinet lyriques et rarement imagées, courbes ou ondulantes, qu'il juxtapose et dont il fait dialoguer les tons, orchestrer les vibrations; à travers un jeu de plans/aplats qui cible les contrastes et assure un accompagnement homogène.
C'est une technique de l'inspiration par hypothèse, qui tire ses outils des résidus de la mémoire visuelle autant que de la sensibilité et l'attention de l'artiste au vécu, un vécu en perpétuel devenir et qui déborde la simple appartenance au terroir. Car Mourabiti a beaucoup voyagé et donc beaucoup vu, tout en sachant que le vrai voyage se fait à l'intérieur de soi. Les effets colorés de sa palette sont des reflets de sa psyché, une psyché de plus en plus épurée et dépouillée, où dominent de plus en plus les tons blancs et les gris colorés, partant une ambiance chromatique simplifiée autant que possible, au point de confiner à une étrange neutralité. Ce qui atteste a fortiori le caractère d'originalité qui a toujours prévalu dans l'art mourabitien.
Ce blanc qui exulte, notamment dans les derniers travaux, semble n'avoir subi aucune décomposition chimique; sa clarté est naturelle et est celle d'une lumière (ou d'une pensée) comme entité divine, supérieure; elle est vertu transcendantale. Et si, depuis son départ à Damas sur les traces d'Ibn Arabi, Mourabiti déclare verser dans le sacré, ses formes ainsi conçues n'en paraissent que plus inquiétantes (au sens métaphysique). Ce blanc donc qui les recouvre et les stimule finit par les absorber à coups de connotations et de désirs sublimatoires pressants.
Mourabiti ouvre assurément là de nouvelles brèches dans sa quête spirituelle. Il n'hésite pas de recourir à la matière qu'il implique, ici comme vicissitude des temps qui courent (la texture de certains de ses tableaux rappelle l'aspect croulant des murs), là comme source matricielle quand il se met à former des seins de femme à base de pâte de papier asséchée, qu'il teint de rose et auxquels il imagine des mamelons appropriés; il recourt aussi au collage (journaux, revues) qu'il parsème de petites taches colorées. Collage dont il nivelle la surface, calibre les tonalités et subvertit à dessein la teneur. Pour une lecture personnalisée, coulissante.
Libre et sûr de ses moyens, Mourabiti va (ne peut d'ailleurs qu'aller) de l'avant. Approfondissant sa symbolique des formes et épurant davantage, sa manière d'abstraire les choses doit répondre chez lui à une nécessité ontologique; c'est une montée de sèves obscure, diffuse, irrépressible, aux effets imprévisibles. Mourabiti ne cherche guère à le démontrer, loin de là.
Fondé sur les principes d'une esthétique de la contemplation et la méditation, son picturalisme qui tient de l'ascèse multiplie les escales d'une aventure initiatique, que nous finissons par faire aussi la nôtre.












